(la discussion débutée là, à propos d’écosystèmes artificialisés, m’a fait penser à deux-trois trucs)
Le grand principe de la biointensive, méthode à laquelle je me suis intéressé et que j’ai eu l’occasion d’expérimenter un peu, est de produire tout ce dont on a besoin sur la plus petite surface possible. Ne pas trop s’étaler, en quelque-sorte, “consommer” un minimum d’espace. C’est entre autres ce qui fait l’élégance de cette méthode. Une des idées qui sous-tendent ce principe est, outre avoir une empreinte alimentaire minimale, de laisser de la place à la vie sauvage, pour favoriser la biodiversité, pour qu’il n’y ait pas que des écosystèmes créés ou fortement modifiés par l’homme.
C’est vrai qu’il y a une certaine gêne, quand on est un peu naturaliste dans l’âme, à agir sur un milieu qu’on perçoit comme sauvage et ayant un fonctionnement harmonieux. On se dit que quoi on y fasse on en fera un milieu perturbé, que mieux vaut le laisser évoluer à sa façon.
Mais que veut dire sauvage, au fond?
En regardant le dico, on trouve : “Conforme à l’état de nature, qui n’a pas subi l’action de l’homme”.
Et la nature? “Ensemble de la réalité matérielle considérée comme indépendante de l’activité et de l’histoire humaines”.
Si on cherche ce qui à l’heure actuelle est indépendant de l’activité et de l’histoire humaines, on finit par se rendre compte que la nature, telle qu’elle est définie, n’existe plus depuis longtemps. Tous les écosystèmes sont artificialisés. Non seulement depuis que des gens ont rasé le bois où j’allais cueillir des gorringo ; mais aussi depuis plus longtemps, quand les premiers bergers du néolithique ont coupé les hêtraies et chênaies qui couvraient les montagnes, et en ont fait des landes pour leur bétail ; ou ailleurs, quand on voit que des continents entiers ont été modifiés par la pratique du brûlis, quand on voit aussi à quel point les rivières auraient une autre allure si on n’avait pas éliminé les castors, etc.
Un des symboles actuels de la vie sauvage menacée par l’activité humaine, c’est la forêt Amazonienne, hotspot de biodiversité s’il en est. Cette biodiversité intègre pourtant un très grand nombre d’espèces végétales domestiquées par l’homme, et il semble même que l’Amazonie, tout comme une grande partie des Amériques, ait été un jardin soigneusement cultivé avant que les Européens arrivent et la prennent pour un espace sauvage touffu, tant il ressemblait peu aux systèmes agricoles européens.
Sauvage ou pas, il n’en reste pas moins que la biodiversité diminue fortement dans la crise écologique actuelle. Cette crise écologique est dûe (toujours d’après le même) d’une part à la taille de la population humaine actuelle, et d’autre part à la nature des systèmes qu’on crée, qui ont des caractéristiques d’écosystèmes immatures : faible diversité des structures et des espèces, faible réutilisation des déchets, chaines alimentaires linéaires (au lieu de réseaux à connexions complexes), faibles niveaux de biomasse pérenne, forte consommation d’énergie par unité de biomasse, et grande quantité d’intrants (ne servant qu’à un petit nombre de choses) et de déchets. Cela s’applique aussi bien à l’agriculture industrielle qu’à tout ce qui dérive de ladite “ère industrielle”.
Dans le film Home, la déforestation de l’Amazonie au profit des monocultures de soja est mentionnée à juste titre, mais on ne parle pas des formes d’agriculture élégantes et complexes que cette même région a pu connaître par le passé. Cette “déformation” vient de l’idée, très présente dans l’imaginaire occidental actuel, selon laquelle les actions humaines sur la biosphère sont essentiellement néfastes. Les exemples de milieux à la fois très modifiés par l’action humaine et pourtant très riches et complexes contredisent cette idée, et de ce fait sont quasi-inconnus.
Or je pense que si on veut éviter que la crise écologique actuelle n’appelle comme solution que la limitation (volontaire ou obligatoire) de notre “empreinte” environnementale et la sanctuarisation de la “nature” où on n’aurait plus le droit de mettre les pieds, il est important de savoir et de faire savoir qu’on peut interagir de façon intelligente avec les milieux qui nous nourrissent, et qu’on peut les modifier sans nécessairement les appauvrir ou les fragiliser, au contraire. Pour ce faire il s’agit de faire de ces milieux des écosystèmes matures, avec une grande diversité de structures et d’espèces, une réutilisation des déchets, des réseaux alimentaires complexes, beaucoup d’arbres (biomasse pérenne), une faible consommation d’énergie, et une faible quantité d’intrants, servant au plus grand nombre de choses possible.
Soit, en un mot, faire de la permaculture, et l’appliquer à renforcer la résilience des lieux où on vit.
Azken hitzak