Peu d’écrits ici ces derniers mois, mais pas mal de prises de recul et de réflexions, dont bon nombre des conclusions coïncident avec celles récentes de Kristen (et ont été également aiguillées entre autres par les articles de Toby Hemenway), je vous renvoie donc à ce billet, aux schémas que je trouve assez illustratifs.
Ma démarche initiale, il y a 4 ans et quelques, était assez similaire à celle de Kristen : expérimenter une façon d’autoproduire à l’échelle d’un petit jardin le maximum de mon alimentation. J’avais l’idée d’une certaine autonomie alimentaire à base végétalienne, qu’aurait permise l’application de la méthode biointensive, que je découvrais et que j’ai tenté d’appliquer plus ou moins à la lettre. Ce qui me motivait relevait essentiellement de ce que Kristen résume sous le terme de recherche négative de résilience: vu ce qu’il en est du système agro-industriel qui nous a nourri jusqu’à présent, autant en être le plus indépendant possible, le plus vite possible.
Deux textes m’avaient marqué à l’époque : une conférence introductive de John Jeavons quant à la micro-agriculture biointensive, et une interview de Claude Bourguignon sur l’état des sols cultivés à l’échelle globale. Ces deux textes insistent sur l’insoutenabilité de l’agriculture industrielle moderne, et me laissent aujourd’hui une impression ambivalente, un peu d’ailleurs comme le récent film de Coline Serreau.
D’une part l’urgence dont ils parlent est bien réelle, les constats qu’ils font sont encore bien trop peu connus aujourd’hui, et leur diffusion est nécessaire. D’autre part, ils jouent quand-même beaucoup sur l’urgence et sur la culpabilité comme moteur d’action. En résumé, les sols cultivés sont dégradés au point de menacer la sécurité alimentaire mondiale (urgence), le système de flux tendu fait qu’on n’a globalement que 10 jours de stock alimentaire disponible en cas de blackout dans les transports (urgence), et dans les pays occidentaux on utilise une trop grande part de la surface cultivée globale par rapport aux 2000 et quelques m² par personne qu’offre la planète (culpabilité). Comme je le disais là à propos de la médiatisation du CO2 atmosphérique, je pense que le sentiment d’urgence restreint la réflexion plus qu’il ne la stimule. Quant à notre “empreinte” alimentaire, c’est bien d’y penser sans mélanger échelle globale et échelle locale.
Des initiatives plus nombreuses relevant d’une recherche positive de résilience aideraient sûrement à ce que de tels discours se basent sur des motivations moins grisâtres.
Bref, initialement animé par cette recherche négative de résilience, j’ai fait du double-bêchage et plein de plantations en hexagones. Bien que ma terre soit paraît-il particulièrement ingrate (la pire de toutes celles qu’avait pu observer Jeuf jusqu’en août 2007, je sais pas si depuis il en a vu de pires), j’arrive à y faire prospérer bettes, cucurbitacées, choux branchus, poireaux, topinambours, et à y cultiver tomates, piments, fèves, navets et autres trucs à feuilles vertes avec des rendements plus qu’honnêtes.

Parmi les aménagements que j’ai faits à cette méthode, le principal concerne la proportion de plantes à grains, qui chez moi est plus proche des 10% que des 60% recommandés. Après plusieurs essais, infructueux pour certains (quinoa germé sur pied sous la pluie, céréales d’hiver mangées par les rats après avoir versé), fructueux mais coûteux en temps pour d’autres (amaranthes notamment, fèves dans un certaine mesure), et malchanceusement pollinisés pour d’autres (mise en culture d’un champ voisin en maïs fourrager hybride, deux semaines après un semis de maïs dans mon jardin) j’ai à peu près laissé tomber l’idée de cultiver des plantes à grains dans ma zone 2. En même temps, j’ai abandonné l’idée de l’autofertilité sur base de plantes à paille (et à grains, les “carbon crops” de la méthode biointensive), ainsi que l’idée de l’autosuffisance alimentaire individuelle selon ces critères-là. Ceci en trouvant aussi parallèlement des contacts permettant de combiner autonomie collective et zonage permaculturel, comme j’en parlais alors, et d’appliquer le troisième principe de la permaculture, tel que je le revisitais ici.

J’ai aussi l’impression (peut-être totalement subjective) qu’entre 2005/2006 et aujourd’hui bon nombre de choses ont évolué. Il me semble que les problématiques de limites de ressources naturelles sont aujourd’hui admises – et les préoccupations qui en découlent prises au sérieux – par un plus grand nombre de personnes (Raffa faisait un constat assez proche à l’époque de la sortie du film “Home”), et que corrélativement il me semble plus aisé de lancer des choses collectives dans une démarche permaculturelle aujourd’hui qu’il y a 4 ou 5 ans.
La réflexion sur la soutenabilité, et la volonté de ne pas consommer plus que sa “part” humaine de terre cultivable et de laisser de la place à la vie sauvage, font l’élégance de la méthode biointensive. Cela dit cette méthode est trop fixée sur l’espace cultivé individuellement, sur lequel on vise autofertilité et autonomie alimentaire, et la question de la résilience y est peu présente. Un jardin cultivé par une seule personne et nécessitant autant de soin manuel est finalement bien moins résilient que le mini champ d’orties installé sur deux de mes buttes, à la faveur d’un manque de temps (et d’un peu de flemme) pour les cultiver.
De ces expérimentations je retiens un certain nombre de choses positives.
- Basiquement, je sais aujourd’hui que je peux compter sur deux des “calorie-crops” de la méthode biointensive (à savoir poireau et topinambour), pour me sustenter de façon minimale. Comme le dit Kristen, quand on a acquis la preuve qu’on pourrait se nourrir soi-même, on est alors à l’abri de la peur de manquer ; ceci nous protège de la servitude, puisqu’on ne dépend plus des autres par obligation mais par choix. Je suis tout à fait en phase avec ce constat. Je trouve qu’une autonomie alimentaire collective est bien plus riche de possibilités que l’autonomie individuelle que sous-tend la biointensive, et je pense aussi qu’il est fondamental que chacun puisse assurer individuellement son minimum, de façon à établir des liens de coopération choisis et non contraints.
- Je sais comment utiliser de la biomasse 100% locale pour faire de l’humus, du terreau de semis comme on n’en trouve que dans les trous des vieux chênes, et du “thé de compost” qui m’a l’air autrement plus complet que du purin d’orties. Je sais quand et comment intervenir pour rendre un sol plus fertile.
- La totalité du cycle de vie des annuelles (ou bisannuelles) que je cultive se déroule dans ce jardin, et j’en profite pour sélectionner les meilleurs “reproducteurs”.
- En bricolant des choses utiles à cet espace je tâte aussi un peu de menuiserie-charpente, d’hydrologie appliquée (à l’évacuation de l’excès d’eau), d’électricité, de couture, de redressage de fer de faux, de soudure, etc.
Pour terminer, je pense que l’essentiel est de garder une certaine humilité, ou si possible un certain détachement, vis-à-vis de ce qu’on fait. Reprendre la main sur les conditions de sa subsistance, cela ne saurait signifier viser le contrôle total de ces conditions. On ne sera jamais à l’abri de l’excès ou du manque d’eau, de l’excès de chaleur ou de froid, d’un orage de grêle ou d’une tempête, de problèmes dans les réseaux auxquels on prend part. Les aménagements et les réseaux qu’on peut faire, aussi ingénieux et élégants soient-ils lorqu’ils sont dans l’esprit de la permaculture, ne peuvent qu’amortir ces aléas, mais pas supprimer leurs effets. Quelque-part, je pense que l’élégance d’un ensemble d’aménagements réside dans sa capacité à laisser de l’espace, non seulement aux autres humains et à la vie sauvage, mais aussi à la possibilité de résultats non attendus.
Tout cela est fort bien écrit…
Monsieur est fort aimable.
Alors, est-ce depuis tu as vu des terrains plus ingrats?
Il m’est arrivé, depuis, étant allé à travers mon pays, de voir des terrains probablement plus difficiles encore (friches industrielles…), mais précisément, les gens n’essayent pas de les mettre en culture. (et je n’ai pu donc contribuer à un travail du sol, permettant de me rendre compte de sa compacité).
Dans le Tarn, j’ai vu un sol très peu épais, 10-20 cm et ensuite c’est du caillou. Ce n’est pas tout à fait la même problématique que chez toi.
La difficulté, ailleurs aussi, c’est qu’il fait froid une grande partie de l’année…
[...] Le plus long finalement avec les fèves fraîches, c’est l’écossage et l’épluchage. A ce sujet, je vous soumets une technique qui m’a fait gagner à peu près 50% sur le temps d’écossage — ce qui peut devenir intéressant pour ceux qui comptent faire pousser plus que 2 mètres carrés (cf. le bilan de Koldo). [...]