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Ce post était à l’origine un échange entre Raffa et moi sur la pertinence de la conférence de Copenhague, et plus généralement sur le CO2 atmosphérique et ses effets. L’échange a ensuite un peu dévié en discussion par expertises interposées sur des points très particuliers, et je me suis dit stop.
(Je précise afin d’éviter tout malentendu que mon propos n’est pas de nier qu’il se passe des choses graves à un rythme très rapide, ni de remettre en question la pertinence d’agir dans le sens de la diversité de la vie. Par contre je me pose des questions sur les moyens et les raisons de le faire).
Il y a en fait trois choses qui me gênent dans les discours actuels sur le problème du climat global.
À se désintéresser de la façon dont on l’habite, on autorise sa relation au monde, toujours fragile et précaire, à subir les pires formes de peversion (La Tyrannie de la Réalité, Mona Chollet). Aujourd’hui la plupart d’entre nous n’habitent plus vraiment le monde. Nous vivons hors-sol, et nous percevons la “nature”, la “planète”, par abstractions interposées, comme par exemple des rapports d’experts qui donnent des données chiffrées sur la fonte de la banquise arctique ou la disparition de milliers d’espèces d’insectes dans les forêts primaires équatoriales.
Eprouver, corporellement, notre lien avec les écosystèmes qui supportent notre subsistance, ce n’est pas un luxe. Tels que nous sommes constitués, nous ne sommes pas que des cerveaux, nous ne faisons pas que penser les choses, nous les éprouvons. C’est par les sens que nous avons du sens, que nous avons accès aux choses.
Agir suivant des abstractions ne permet d’éprouver ni ce qui ne va pas, ni ce qui irait mieux de par notre action. On doit s’en référer pour cela à des mesures d’experts, qui nous échappent en partie ou totalement. C’est tout le problème de la protection d’une “nature”, d’une “planète” qui existe à une échelle qu’on ne perçoit pas, mais dont le saccage actuel a pourtant bien lieu à cette échelle.
Or une des causes de ce saccage environnemental est justement l’abandon de la notion d’échelle, abandon qui nous a coupés de la réalité qu’on habite, qui a “effacé l’horizon”, et qui nous a enfermés dans des systèmes abstraits (j’en parlais là).
Plus généralement, la foule de problèmes de pollution et de destruction actuels est une conséquence du développement industriel moderne (lui-même lié aux “sciences dures” et à une conception mécaniste des phénomènes) et de la dépossession générale qui l’accompagne. On prétend comprendre et résoudre ces mêmes problèmes avec des outils liés aux “sciences dures” et à une conception mécaniste des phénomènes (outils dont le développement technologique a été permis par la modernité), et sans toucher à l’aliénation, à la dépossession par rapport aux conditions de notre subsistance, que la modernité a induites dans nos vies.
Je ne mets pas en question l’efficacité technique de la démarche, je ne saurais de toute façon l’évaluer. Je me demande seulement si on peut réellement résoudre un problème sans se défaire des modes de pensée qui ont contribué à le générer…
La troisième chose qui me gêne dans ce problème de climat global (outre l’oubli de l’échelle et la dépossession), c’est l’usage de la peur comme motivation. Pourquoi utiliser la peur pour mobiliser les gens? Je suis tombé récemment sur une phrase de Rob Hopkins qui traduit de façon simple et claire une impression que j’ai depuis quelques années : “les écologistes tentent trop souvent de pousser les gens à l’action en les effrayant à l’aide de scénarios apocalyptiques.”
Comme si on ne pouvait bouger que sous l’effet de la peur. Comme si, en l’absence de quoi que ce soit d’effrayant, on n’avait pas envie d’avoir un mode de vie moins absurde et moins destructeur. Quelle idée de l’humanité y a-t-il derrière cette vision des choses?
Je pense plutôt que le sentiment d’urgence est un handicap pour la réflexion, et que des gens à qui on fait peur en masse avec des outils médiatiques de grande échelle seront moins enclins à discuter entre eux sur les moyens de construire des modes de vie plus élégants.
Bref c’était histoire de préciser un peu mon impression globale par rapport à tout le bourdonnement ambiant à base de “James Hansen de la NASA a dit que”, “conséquences dramatiques”, “350 ppm”, “urgence”, “faisons vite, ça chauffe” etc.
Je vous ressers ma vieille citation de Tchekhov, qui parle de choses qui se passent à échelle humaine, sur lesquelles on a prise, et qui inspirent de la confiance plutôt que de la crainte : Vous me regardez avec ironie, tout ce que je vous dis vous semble périmé et peu sérieux, mais quand je passe à proximité d’une forêt que j’ai sauvée du déboisement, ou encore quand j’entends bruire un jeune bois que j’ai planté de mes propres mains, je sens que le climat lui-même est un peu en mon pouvoir.

Azken hitzak