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…aux membres de la ligne simple.
En ce moment c’est le pré-printemps, les journées commencent à s’allonger visiblement, et il commence à y avoir des trucs à faire au jardin (en tout cas dans celui dont je m’occupe). Outre le temps que je passe au jardin, bon nombre de mes heures correspondent aussi à du travail salarié à quelques kilomètres de chez moi.
Pour aller turbiner j’ai deux possibilités : voiture ou bus. A priori, en tant que citoyen bien éduqué et conscient de toutes les nuisances liées à la voiture, c’est, j’en suis convaincu, le transport en commun qui serait l’objet de mon choix. Sauf que ça me fait partir de chez moi une demi-heure plus tôt, et rentrer une heure et demie plus tard (une sombre histoire de correspondance dont je vous passe les détails). Et pendant ces deux heures là il fait jour. Et il y a plein de choses à faire au jardin : préparer de la terre à semis, semer, préparer des coins pour les plantations, finir d’écosser les haricots, broyer des branchettes, ranger des caissettes, tailler des tuteurs, fendre des bûches… Des choses que j’aime bien faire un peu tous les jours, et qui si elles sont bien faites se traduisent entre autres en une plus grande production de légumes.
Donc mon dilemme est le suivant : cultiver plus (option voiture et horticulture), ou polluer moins (option bus et temps réduit au jardin).
Vos avis sont les bienvenus.

“Notre ancien mode de vie (encore en vigueur chez certains peuples qui n’ont pas encore été détruits ou intégrés), basé sur un tribalisme social et la chasse-cueillette pour notre approvisionnement, est un modèle issu de l’évolution et de la sélection, il a donc fait ses preuves”
Il a effectivement fait ses preuves dans un contexte particulier, mais le fait que ce mode de vie soit actuellement en voie d’extinction est également la conséquence d’une évolution d’un autre genre, avec une sélection qui s’effectue sur d’autres critères.
Ce qui est paradoxal dans le cas de l’humain c’est qu’un mode de vie (chasse-pêche-cueillette (et traditions?)) qui favorise la santé dans gens n’ait pas eu autant de succès qu’un autre (agriculture) qui est bien plus délétère sur la santé.
C’est, je pense, parce-que l’interaction entre ces deux modes de vie est en défaveur des chasseurs cueilleurs, car l’agriculture détruit les ressources qu’il utilisent. C’est une forme d’amensalisme en quelque-sorte.
Un peu comme le trop fort recul de la banquise qui empêche les inuits de maintenir leur mode de vie traditionnel s’ils le voulaient.
Un peu, à mon échelle, comme les maisons qui se sont construites à la place d’un bois où j’allais cueillir des champignons (et où j’aurais sûrement pu cueillir plein d’autres choses si j’en connaissais à l’époque autant qu’aujourd’hui). Du fait même que ces gens aient mis là une partie de leur espace de vie, une partie (non vitale certes mais quand-même ça fait chier) des conditions de ma subsistance a disparu. Les gorringo ne sont plus que dans mon souvenir.
Les gens qui sont dans ces maisons ont des petits espaces délimités par des thuyas ou des cyprès leylands, avec des pelouses qu’ils tondent régulièrement, des arbustes qui ne ressemblent pas à ceux du bois qu’il y avait avant, des plantes à grosses fleurs choisies et disposées selon une esthétique qui se veut peut-être sincèrement agréable à la vue. Des sortes de ronds-points en quelque-sorte, à la différence près qu’il n’y a pas une route circulaire autour et qu’il y a une maison dessus.
Non seulement il n’y a plus de champignons, mais ces espaces qui ont anéanti un espace nourricier ne sont pas nourriciers pour ceux qui y vivent. Pas d’arbres fruitiers, pas de potager, pas de poules…
Ces espaces qui ont fait fuir bon nombre de formes de vie n’accueillent pas une diversité de même ampleur.
Ces espaces qui ont fait disparaître de la fertilité n’en recréent pas. Le bois mort n’a pas le loisir de devenir humus. Les périodes sèches font des fissures dans le sol (alors on arrose la pelouse avec de l’eau potable), les périodes pluvieuses font des flaques (alors on fait des travaux pour poser des drains).
Et pourtant ce genre d’espace prend de plus en plus de place. Pas seulement au détriment des forêts, mais aussi des prairies. Contrairement au néolithique, là ce sont à la fois les cueilleurs et les agriculteurs dont les conditions de subsistance disparaissent.
Développement de la vie hors-sol, permise par une forte mécanisation des activités agricoles. Mécanisation qui à son tour crée une compétition dont les moins mécanisés sortent perdants dans un contexte de marchandisation générale. Dans ce même contexte de marchandisation générale, la sélection entre les gens se fait surtout par le biais des capacités financières. Les choses (par exemple les terrains) n’ayant plus une valeur d’usage mais une valeur marchande, déterminée entre autres par des critères comme la vue sur la mer ou l’absence de voisin en vis-à-vis. Ces capacités financières sont probablement au départ une capacité à accumuler ce qui constituait les premières richesses stockables : les surplus agricoles.
Cette vie hors-sol crée aussi, paradoxalement, les conditions de compréhension de son absurdité, mais aussi de compréhension des erreurs des modes de vie passés, comme j’en parlais .
Parmi ces erreurs, l’agriculture telle qu’elle s’est majoritairement pratiquée en est peut-être effectivement une. Ce n’est peut-être pas le cas en revanche de l’horticulture (telle que la définit Jason Godesky), qui se rapproche de la permaculture:

L’agriculture amène, toujours, à une concentration du pouvoir par l’élite. C’est le résultat inévitable de l’existence de gros surplus stockables, qui est au coeur de l’agriculture.
Ce n’est pas par hasard que le troisième principe éthique de la permaculture bataille avec le problème du surplus. Beaucoup de permaculteurs ont finalement compris que la simple injonction de Mollison à partager le surplus ne fait que survoler la difficulté. C’est pourquoi sa formulation initiale a souvent été modifiée en un légèrement moins problématique “retourner le surplus” ou “réinvestir le surplus,” mais le fait que ces versions ne soient pas encore stabilisées en une formulation aisée comme les deux autres prncipes, “Prendre soin de la Terre” et “Prendre soin des Gens”, me dit que les permaculteurs n’en sont pas réellement venus à bout du problème des surplus.
Le problème n’est peut-être pas de trouver quoi faire des surplus. Nous pourrions avoir besoin de créer une culture où le surplus, ainsi que la peur et la cupidité qui le rendent desirable, ne sont plus les résultats structurels de nos pratiques culturelles. Jared Diamond pourrait bien avoir raison, et l’agriculture et les dommages qu’elle cause pourraient se révéler un faux-pas long de 10000 ans dans le chemin vers une humanité mature. La permaculture pourrait être plus qu’un outil pour des modes de vie soutenables. Le mode de vie horticole qu’elle inclut pourrait offrir la route vers la liberté humaine, la santé, et une société juste.

Et ces maisons sur ronds-points ne sont finalement peut-être pas si incompatibles avec des modes de vie plus horticoles.
Mais de là à ce qu’il y ait de nouveau des gorringo…