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Dès les premières semaines, elle fit allusion à un petit accroc dans le programme d’élevage de cochons inauguré par les marines en 1915, mais tu mis plusieurs mois à comprendre ce qui s’était réellement passé. Un des premiers projets de ces êtres humains roses et rondelets en Haïti avait été de donner des cochons roses et rondelets aux paysans noirs et maigrichons qui, jusque-là, s’étaient parfaitement contentés de leurs cochons noirs et maigrichons, descendants des sangliers qui avaient sillonné l’île à l’époque de sa gloire boucanière. Les cochons noirs raffolaient des ordures, ils vivaient dans les basses-cours et y maintenaient une propreté impeccable en mangeant les épluchures de mangues et de bananes plantains et d’avocats qui traînaient par terre, s’engraissant et somnolant sous le soleil et jouant avec les enfants jusqu’à ce qu’on les abatte enfin en janvier pour la fête de l’Indépendance. Les cochons roses, en revanche, étaient des snobs : ils faisaient les dégoûtés devant les ordures haïtiennes, refusant d’y mettre le groin, et on ne pouvait guère demander aux paysans d’utiliser leur faible récolte de maïs et de haricots pour nourrir les cochons alors qu’elle suffisait à peine et même à grand peine pour nourrir leurs propres enfants avec parfois quelques poignées excédentaires à vendre au marché, alors les cochons roses étaient morts de faim et les basses-cours s’étaient remplies de déchets qui avaient attiré des mouches qui avaient répandu des microbes qui s’étaient emparés des corps vulnérables des enfants, de sorte que ceux-ci étaient maintenant de plus en plus nombreux à s’allonger par terre et à rouler des yeux vitreux et à rendre l’âme.
Nancy Huston, Cantique des plaines

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